Pierre Tricot DO1

Je voudrais évoquer avec vous un livre déjà ancien d’un auteur américain psychologue et historien de l’hypnose, Adam Crabtree, dont le titre anglais est : Transe Zero – Breaking the spell of conformity (1997). Il a été publié en français par les éditions Le Souffle d’Or en 2002 sous le titre Nos états de transe au quotidien et republié par le même éditeur en 2005 sous le titre Seriez-vous sous influence ? : Retrouvez votre vraie identité.

Faute d’une définition correcte, le concept de transe a, aujourd’hui encore, mauvaise réputation. Dans ce livre, l’auteur définit clairement et simplement ce qu’est une transe :

Bien que la controverse ait toujours existé quant à ce qu’est la transe, vous ne trouverez probablement pas de meilleure définition que celle donnée par le Webster’s Dictionary : « Un état de profonde abstraction ou absorption ». La définition est parfaite, nonobstant une légère modification : disons que la transe est un état de profondes abstraction et absorption. Si nous définissons ainsi la transe, nous pouvons voir que tout ce que nous avons nommé transe à travers les âges est concerné (Crabtree, 2005, p. 30)

Cette simple description nous propose pour la première fois une théorie unifiée de la transe. Et Crabtree se propose de démontrer comment, envisagée sous cet angle, on la retrouve partout dans notre vie. Il nous explique que chaque fois que nous focalisons notre attention sur quelque chose, nous induisons une transe, un état dans lequel nous somme plus particulièrement conscients de ce sur quoi nous focalisons l’attention, de ce en quoi nous nous absorbons, tout en perdant (plus ou moins) la conscience de tout autre chose.

Ces états sont normaux. Le problème n’est pas qu’ils existent. Il est bien plutôt de croire que nous sommes pleinement conscients alors que nous sommes absorbés. Une des transes les plus courantes aujourd’hui est l’utilisation du téléphone portable… Dans cette perspective, même sans téléphone portable, il devient évident qu’au cours de la vie quotidienne, nous passons continuellement d’une transe à une autre.

Dans cet ouvrage, Crabtree distingue principalement quatre grands types de transe.

1. La transe relationnelle dans laquelle l’attention est focalisée, centrée sur une autre personne ou sur une relation. Il évoque notamment l’amour romantique, la relation parent-enfant, l’attachement à un thérapeute, un enseignant ou un leader et certaines formes de dépendance affective. Dans cet état, nous interprétons souvent principalement le monde à travers le prisme de cette relation.

2. La transe situationnelle dans laquelle l’absorption est dirigée vers une situation ou un contexte particulier, par exemple, le fait d’être complètement pris par une compétition sportive, d’être absorbé par une urgence ou de vivre certaines situations de crise ou de célébration collective. La situation façonne temporairement la perception, les émotions et les comportements.

3. La transe de l’esprit intérieur dans laquelle l’attention est tournée vers le monde intérieur : images, souvenirs, émotions, fantasmes ou expériences hypnotiques. Par exemple, l’hypnose, la rêverie profonde, certains états méditatifs, l’imagination créatrice ainsi que les rêves et les états hypnagogiques. Crabtree considère l’hypnose comme une sous-catégorie de cette forme de transe et non comme un phénomène distinct.

4. La transe de groupe dans laquelle l’attention et l’identité sont fortement influencées par le groupe auquel appartient la personne. Ici se rangent les croyances culturelles, l’identification nationale ou religieuse, l’esprit de corps dans une organisation, les mouvements idéologiques. Crabtree estime que cette forme est le plus souvent invisible parce qu’elle constitue le cadre normal dans lequel nous vivons. Dans Nos états de transe au quotidien il lui donne le nom de « transe culturelle » pour décrire la manière dont une société façonne inconsciemment notre vision du monde (Crabtree, 2005, 37-39)

L’intérêt de cette classification, c’est qu’elle élargit considérablement la notion de transe : pour Crabtree, la question n’est pas « sommes-nous en transe ? », mais plutôt « dans quelle(s) transe(s) sommes-nous actuellement ? »

Crabtree insiste sur le fait qu’outre que la transe n’est pas exceptionnelle, elle n’est pas automatiquement pathologique. Elle peut en effet avoir des effets positifs (créativité, concentration, apprentissage, transformation personnelle) ou négatifs (conformisme, enfermement dans des croyances ou des schémas de pensée). Dans Nos états de transe au quotidien, il développe précisément l’idée que la plupart des êtres humains vivent sous l’influence de « transes culturelles » ou psychologiques dont ils ne sont pas conscients.

Au-delà de ces catégories, Crabtree évoque l’idée d’une « transe zéro », qui n’est pas un état permanent mais plutôt une capacité de prendre conscience des transes dans lesquelles nous sommes plongés. L’objectif est de reconnaître les influences relationnelles, culturelles ou psychologiques qui orientent notre perception afin de gagner en liberté intérieure (Crabtree, 2025, 57 et Crabtree, 2023-77-93).

Un phénomène plus complexe qu’il y paraît

Étant donné ce qui vient d’être décrit, il semble évident que nous sommes la plupart du temps immergés dans plusieurs types de transe en même temps, ce qui complique encore les choses…

Dans Biographie d’un thérapeute de la transe, Crabtree va plus loin dans l’étude et la description du concept de transe :

Jusqu’à présent, j’ai pu donner l’impression que les transes sont des choses simples, facilement séparables en quelques types de base. Mais le fait est que la plupart des transes de la vie quotidienne ne sont pas des états simples, se produisant l’un après l’autre en séries simples, mais plutôt des phénomènes complexes. Pour parler des transes de la vie quotidienne telles que nous les expérimentons réellement, peut-être serait-il plus juste de dire qu’elles se produisent comme des groupements que j’appelle grappes de transes. Nous pouvons les appeler grappes parce que les transes qu’elles contiennent sont liées les unes aux autres. Les grappes ont une unité identifiable et ont tendance à perdurer dans le temps (Crabtree 2023, 142-143)

Une grappe de transes (transe cluster) désigne un ensemble cohérent de transes reliées entre elles par l’expérience, les émotions et les croyances. Plus précisément, une transe individuelle est un état d’absorption organisé autour d’un objet, d’un rôle, d’une émotion ou d’une tâche.

Avec le temps, ces transes ne restent pas indépendantes : elles se regroupent en grappes, c’est-à-dire en réseaux d’états qui se soutiennent mutuellement. Ainsi, chaque grappe possède une cohérence interne. Les transes qui la composent partagent des souvenirs, des habitudes perceptives, des réactions émotionnelles et une certaine manière d’interpréter le monde.

Lorsqu’une transe d’une grappe est activée, elle facilite l’activation des autres transes de cette même grappe. C’est ce qui explique pourquoi une situation apparemment anodine peut faire resurgir tout un ensemble de réactions familières.

Crabtree étend cette idée à des niveaux plus larges :

– des grappes personnelles (identité, famille, histoire de vie) ;

– des grappes sociales (profession, religion, appartenance politique) ;

– des grappes culturelles, qui constituent les structures de transe les plus vastes et les plus invisibles, car elles définissent ce que nous tenons spontanément pour « la réalité ».

Ainsi, selon Crabtree, le « moi » n’est pas une entité unique, mais une succession de grappes de transe qui prennent alternativement le contrôle selon le contexte. Le travail vers la « transe zéro » consiste justement à développer une conscience capable d’observer ces grappes sans s’y identifier complètement.

Bien que cette théorie originale soit centrée sur la transe plutôt que sur les « parties » de la personnalité, cette vision des choses anticipe, par certains côtés, les approches contemporaines des états du moi, des schémas cognitifs et même certains modèles de la thérapie des systèmes familiaux internes (IFS – Internal Family System).

Les effets secondaires d’un état de transe

Telle qu’elle est décrite et par sa nature même, la transe induit un certain nombre d’effets secondaires.

1. Un rétrécissement du champ de conscience : l’attention devient sélective et se concentre sur certains contenus au détriment d’autres.

2. La diminution de la perception de l’environnement : on remarque moins les stimuli extérieurs (bruits, passage du temps, événements autour de soi).

3. La modification de la perception du temps : on peut avoir l’impression que le temps passe très vite ou très lentement.

4. L’augmentation de la suggestibilité et de l’influence des idées dominantes : certaines croyances, émotions ou représentations prennent davantage de poids dans l’expérience vécue.

5. L’immersion psychologique intense : on peut être absorbé dans une conversation, une lecture, une rêverie, une activité créative, une relation amoureuse ou une pratique hypnotique. C’est ainsi que dans la vie quotidienne, nous passons continuellement d’une transe à une autre.

6. Les hallucinations : l’état de transe induit bien souvent des hallucinations. Tout ce que perçoit la personne en transe et que ne perçoivent pas les autres est une hallucination. Crabtree considère l’hallucination positive dans laquelle le sujet perçoit quelque chose qui n’est pas là et l’hallucination négative dans laquelle le sujet ne perçoit pas quelque chose qui est là (Crabtree, 2005, 40-46)

Le Crâne qui bouge, une hallucination !

Pour percevoir le mouvement d’un crâne, nous nous mettons dans un état qui correspond tout à fait à une transe, laquelle induit une hallucination particulière : la perception de la plasticité et des mouvements crâniens. Voilà qui va faire plaisir à nos détracteurs ! Mais qu’ils ne se réjouissent pas trop vite, parce qu’eux aussi sont « victimes » d’hallucinations, comme nous allons le décrire un peu plus loin. Si nous définissons la réalité par ce dont nous faisons l’expérience, la transe de l’ostéopathe crânien et l’hallucination qui l’accompagne induit pour lui une réalité : la plasticité et les mouvements tissulaires crâniens (et aussi ailleurs dans le corps). Mais cette réalité n’étant pas partagée par ceux qui ne sont pas dans un état de transe similaire, ces derniers considèrent ces perceptions comme folie. Cela est-il vraiment folie ? Voire !

La transe d’incarnation

Avant d’aller plus loin dans le développement de la « transe crânienne », ouvrons notre esprit au concept et analysons des éléments que nous n’avons habituellement pas à l’esprit et qui pourtant sont bien en relation avec le concept de transe. En tant qu’êtres humains, nous vivons tous ce que nous pourrions appeler une « transe d’incarnation » ou « transe ordinaire », que nous considérons comme la « normale ». En effet, nous percevons tous le monde et interagissons avec lui en utilisant l’interface corporelle. Comme tous les systèmes corporels humains sont bâtis sur le même modèle, nous avons l’impression de tous percevoir la même chose parce que notre réalité se forge par ce que nous percevons.

« […] la réalité telle que nous la concevons n’a pas d’existence propre, elle est le produit de notre structure nerveuse. » (Saucet, 1996, 36.)

Cela nous amène à penser que la réalité est la même pour tous et que le monde matériel est fondamentalement tel que nous le percevons. Est-ce vraiment si certain que cela ?

« En l’absence de l’homme, l’univers n’a plus ni forme ni couleur ; de même, en l’absence de poste récepteur accordé, la plus grande symphonie de Beethoven, diffusée, s’évanouit dans l’espace sans être entendue et sans éveiller un écho, en dehors de la salle où on la joue. Les photons émis par le soleil, et qui par leurs réflexions sur les objets, êtres vivants, arbres, fleurs, rochers, excitent au fond de notre œil ce que nous appelons un paysage, ne sont que des trains d’ondes, des quanta d’énergie. » (Lecomte-du-Noüy, 1939, 51.)

Perception et réalité

Ainsi, la « transe d’incarnation » génère pour chacun de nous hallucinations que nous qualifions de « réalité » parce qu’elles semblent identiques pour tous. Mais ce qui nous fait dire que c’est la normalité, c’est simplement le consensus établi sur cette perception tributaire de l’interface corporelle qui, étant « la même » pour tous, nous fait percevoir « la même chose ». Dans les grandes lignes, c’est probablement vrai, d’où le consensus qui s’est établi sur l’univers que nous percevons. Mais rien ne dit que cet univers est réellement tel que nous le percevons.

Nous baignons en effet depuis longtemps dans un consensus qui fait qu’à telle information des sens correspond telle signification. Nous nous entendons par exemple sur le fait que telle couleur est rouge, que tel objet est solide, que telle chose est une rose. Ce livre de significations s’est construit au fil des générations d’êtres vivants. Jour après jour, le langage, l’éducation, la culture, la vie, enrichissent et complexifient l’ouvrage. À tel point que l’image que nous nous faisons du monde acquiert son autonomie par rapport à la représentation primitive. Elle devient tellement construite, tellement solide que le monde est désormais en nous, et qu’il n’est plus possible de voir autre chose. (Zartarian, 1994, 29

Cette transe d’incarnation appartient à la famille des transes de groupe et en partie à celle des transes culturelles définies par Crabtree. La transe est un état de conscience restreinte, et la culture, par définition, est la cristallisation d’une manière spécifique de percevoir le monde. La transe culturelle correspond à la conscience collective d’un groupe humain ; elle est si omniprésente qu’elle en devient pratiquement invisible pour ceux qui y vivent.

Selon Crabtree, les transes sont à l’origine de ce qu’il y a de meilleur et de pire chez les êtres humains. Nous entrons et sortons de transes tout au long de notre vie : dans notre esprit, dans nos relations, au sein de nos familles, ainsi que dans la communauté et la culture en général. Cela étant, bien que nous ne puissions pas nous soustraire complètement à notre état de transe, nous pouvons prendre conscience de ces transes et acquérir un plus grand contrôle sur nos vies.

La transe matérialiste

La perception du monde par l’interface corporelle nous donne également l’impression que le monde est matériel. Voilà également une transe de groupe. De là à se figer dans l’idée que tout est matériel, il n’y a qu’un pas d’autant plus facilement franchi que la vivre collectivement à chaque instant ne fait que renforcer cette croyance. Il faut parfois des expériences « bizarres » pour être amené à réviser cette croyance. Ainsi des EMI, de certaines expériences « d’illumination »…

Les hallucinations d’un ostéopathe crânien

Revenons, si vous le voulez bien, à des choses que nous vivons quotidiennement en approche tissulaire, notamment la perception du mouvement crânien. Se mettre en transe, voilà ce que faisaient très certainement nos maîtres en approche crânienne. C’est grâce à cela qu’ils percevaient un mouvement crânien. Mais ils ne disaient pas ce qu’ils faisaient (et il est probable qu’ils n’en étaient tout simplement pas conscients), de sorte qu’il leur était difficile de nous aider. Il est même fort probable qu’associer le concept de transe à ce qu’ils faisaient leur aurait sans doute paru particulièrement incongru voire choquant. Et pourtant…

Ce qui m’a aidé, par rapport à mes problèmes de palpation, c’est de découvrir les outils qui sont devenus les paramètres de palpation, outils qui sont – je ne le savais pas à cette époque – ceux qui gèrent une transe. Ces « outils » n’ont pourtant rien d’original. Ils sont inhérents à l’être ou à la conscience (voir à ce propos le livre 1 d’approche tissulaire chapitre 5 et le livre 2 chapitre 5) et nous les utilisons sans cesse, mais sans en être conscients. Pas étonnant que nous passions d’une transe à l’autre !

Si nous définissons la réalité par ce dont nous faisons l’expérience, la transe de l’ostéopathe crânien induit pour lui une réalité : il perçoit la plasticité et les mouvements tissulaires crâniens (et aussi ailleurs dans le corps). Mais cette réalité n’étant pas partagée par ceux qui ne sont pas dans un état de transe similaire, ces derniers considèrent ces perceptions comme folie.

De plus, concernant l’approche crânienne, j’étais « victime » d’un autre type de transe : une transe de groupe – le groupe des ostéopathes crâniens – qui nous enfermait dans « quoi percevoir » : flexion/extension, rotation externe/rotation interne et différentes dysfonctions reliées au modèle créé par le fondateur de l’approche, William Sutherland.

En revanche, ce qui est tout de même intéressant avec cette hallucination, c’est qu’elle induit chez le patient des effets positifs. Il serait donc temps de lui retirer ses connotations péjoratives et d’accepter d’explorer vraiment ce domaine ou lieu de le rejeter parce que non-scientifique.

Étudier la transe d’approche crânienne

Une des difficultés majeures relative à la perception des mouvements crâniens (ou plus généralement des mouvements tissulaires) est que presque systématiquement, l’accent est mis sur « quoi percevoir » plutôt que sur « comment percevoir ». Pour les praticiens de l’approche crânienne, le « quoi percevoir » est relativement concret et dépend d’un modèle établi « une fois pour toutes », mais les maîtres n’ont pas compris que ce « quoi percevoir » était sous la dépendance d’un « comment percevoir » qu’ils pratiquaient, mais sans savoir avec précision qu’ils le pratiquaient ni surtout comment ils y étaient parvenus. Cette perception dépendait également d’un modèle établi par le fondateur qui, comme tout modèle ne dit au mieux qu’une partie de la réalité décrite : « la carte n’est pas le territoire » (Korzybski, 1951, 17.)

De plus, si les mouvements crâniens sont compris comme une hallucination reliée à la transe, pour percevoir la même chose qu’une autre personne, il faudrait parvenir à un état de transe qui soit identique. Malheureusement, voilà qui est très difficile pour la simple raison que les « outils » qui gèrent la transe (présence, intention, attention) étant reliés à l’être, ne sont ni mesurables ni calibrables. De plus, insister sur le « quoi percevoir » induit un état de transe supplémentaire que l’on pourrait relier à la « tyrannie de la norme » (Voir Todd Rose, La Tyrannie de la norme, 2018)

Approche tissulaire : les transes à gérer

En approche tissulaire, nous avons préféré insister sur le « comment percevoir » et laisser les praticiens percevoir ce que leur état de transe leur permet de percevoir, qui constitue la réalité du moment de l’échange thérapeutique, son contexte, qui tient compte de ce qu’est le praticien, mais également du patient et de ses attentes (intention de séance).

La transe du praticien

Dans notre approche, nous insistons sur la mise en place de l’état de présence particulier du praticien (que nous appelons phase zéro) préalable à toute mise en route de travail tissulaire. Cette phase zéro, décrite dans le livre 1 d’approche tissulaire, (p. 179 et suivantes), commence avec l’enracinement (qui, rappelons-le donne le point d’appui permettant les libérations des rétentions du patient). Puis la mise en place d’une intention de séance, la mise en place des paramètres objectifs de palpation reliés à la matérialité des structures que nous contactons (tension, densité, mouvement) et des paramètres subjectifs (présence, intention, attention). Cet état génère des perceptions de nature objective (reliées à la matérialité du système) et subjective, (reliées à la conscience).

La transe du patient

Il convient de noter que la situation créée amène également le patient dans une transe, que Crabtree qualifierait de transe d’intériorisation. En effet, allongé sur la table, généralement les yeux fermés, il intériorise son attention et se centre presque automatiquement sur son « monde intérieur ». Cela est aidé par le fait que nos techniques favorisent systématiquement la parasympathicotonie qui a pour effet de faire baisser la vigilance de l’état de veille normale dans lequel nous focalisons l’attention à l’extérieur, pour favoriser « le regard intérieur ».

Associé à l’intention de séance cet état permet à des informations habituellement non accessibles à la conscience du patient d’émerger et de se libérer grâce au point d’appui du praticien (corporel, mental et spirituel), parfois sans que le patient mette de nom dessus. Il se sent simplement libéré de quelque chose.

Cette transe d’intériorisation permet au patient d’accéder à ce que Crabtree appelle nos ressources intérieures qui ne lui sont pas accessibles dans l’état de veille normale qui est, au contraire, extériorisé.

La transe du système praticien/patient

Enfin l’établissement de la relation praticien/patient crée un nouveau système de consciences qui n’est plus la simple juxtaposition de deux systèmes, mais l’établissement d’un nouveau système de consciences placé sous la responsabilité du praticien, en vue d’aider le patient à résoudre une difficulté. Ajoutons l’importance de la conscience de la tripartition de l’humain vivant chère à Still (body, mind, spirit) qui permet au praticien d’englober dans son approche toutes les dimensions de l’être.

Ce tandem praticien-patient est totalement original et non reproductible parce qu’il correspond à la concaténation de deux systèmes qui sont eux-mêmes agrégats de consciences et ne cessent de se modifier au cours de la vie. Ce relationnel doit dons se vivre dans l’instant présent et n’est pas reproductible. Le soin ostéopathique devient ainsi un art dans lequel le praticien se fraie un chemin au sein de toutes ces perceptions et informations qui émergent du relationnel établi avec les consciences du patient pour aider ce dernier dans la résolution de sa difficulté. La gestion de cette situation dépend étroitement des paramètres de palpation au niveau objectif (densité, tension, vitesse) pour rejoindre les structures du patient dans leur matérialité et au niveau subjectif (présente, attention et intention) qui les rejoignent au niveau de leur conscience.

Ressources intérieures – Moi subliminal

Dans Nos états de transe au quotidien et dans Biographie d’un thérapeute de la transe, Crabtree insiste sur les potentiels humains et évoque un concept qu’il tient de Frederic Myers, un universitaire philologue anglais de la fin du XIXe siècle, le Moi subliminal (Crabtree2024-168-186)

Myers (1843-1901) a été l’un des fondateurs de la British Society for Psychical Research (1882) et au sein de cette société de recherches, il a réussi à appliquer la méthode scientifique à l’étude des problèmes fondamentaux de la nature de l’expérience humaine, en particulier à l’étude des capacités humaines suscitant habituellement le scepticisme de nombreuses personnes.

Selon Myers, la conscience ordinaire – celle avec laquelle nous pensons, parlons et prenons des décisions – n’est que la partie émergée de l’esprit. Comme pour l’iceberg, existerait sous ce niveau une vaste activité mentale, qu’il appelle le Moi subliminal (ou Subliminal self), capable de fonctionner indépendamment de la conscience habituelle. Contrairement à l’idée d’un inconscient freudien principalement constitué de contenus refoulés, le Moi subliminal est conçu comme plus vaste et potentiellement plus compétent que le moi conscient. Cette partie immergée n’est pas seulement plus grande ; elle pourrait aussi être plus intelligente, plus créative et plus intégrée que la conscience ordinaire. Le Moi subliminal est donc une source de capacités supérieures, pas seulement un réservoir de pulsions comme l’a pensé Freud. Mais dans notre insu, cohabitent le meilleur et le pire, comme le signale Adam Crabtree :

Mais je n’en crois pas moins que nous passons tous notre vie à entrer en transe et en sortir. Que derrière le meilleur et le pire chez l’être humain, il y a la transe, et qu’il nous est possible d’en devenir conscient et d’avoir davantage de contrôle sur notre vie. (Crabtree, 2005, 27)

Le pire peut parfois empêcher le meilleur de se manifester. C’est pourquoi il peut être nécessaire de passer par des phases de travail de type somato-émotionnel pour libérer les résidus laissés par des problèmes de vie mal gérés dans le passé, afin de libérer l’accès au meilleur. C’est d’ailleurs le seul intérêt de se préoccuper du pire : permettre au meilleur qui est également présent – toujours présent – de se manifester. Ainsi, le meilleur est dans le patient, appartient au patient. Il n’est pas extérieur.

Crabtree ne prétend pas que le modèle de Myers soit démontré. Il le voit plutôt comme un cadre théorique fécond pour interpréter des phénomènes difficiles à expliquer autrement, sans pour autant exclure leur étude scientifique. À ce titre donc, il mérite d’être exploré et étudié.

La transe zéro

Il semble que l’état optimum d’une personne, soit celui qui tend vers la transe zéro. Mais qu’est-elle exactement ? Crabtree commence par préciser ce qu’elle n’est pas : elle n’est ni une hypnose, ni une extase, ni une méditation particulière. Elle est plutôt un état dans lequel on est plus pleinement conscient, où l’on observe nos pensées sans nous y perdre, où l’on remarque les conditionnements, et où l’on choisit au lieu de réagir automatiquement. On pourrait dire que c’est un état dans lequel on demeure conscient des différents états de conscience qui vont et viennent.

Crabtree insiste également sur le fait que l’état de transe zéro tend à nous mettre en connexion avec notre sagesse intérieure :

L’étape suivante consiste à apprendre comment transcender les limites imposées par l’état de transe, grâce à un voyage intérieur qui nous amènera à développer ce que j’appelle la transe zéro. En d’autres termes, nous contacterons une conscience intuitive qui peut nous faire traverser les complexités de la vie en toute sécurité. La transe zéro implique que nous ayons foi en la présence d’une sagesse immanente chez chacun. C’est une approche de l’existence humaine qui voit toute vie comme l’œuvre d’un noyau intérieur, manifestation du divin dans le monde (Crabtree, 2005, 57).

Même si le chemin suivi par Becker semble très différent de celui proposé par Myers et Crabtree, l’évocation du Moi subliminal me fait penser au Partenaire silencieux.

« Les années passant, j’ai découvert que j’avais un Partenaire Silencieux, une Source et que mes patients avaient eux aussi leur Partenaire Silencieux et leur Source – une source qui fournit tout le potentiel nécessaire pour mon séjour sur terre, le même que le patient a en lui.
Par conséquent, je me tourne en premier vers mon Partenaire Silencieux, puis, silencieusement, à travers lui, je m’accorde sur celui du patient et suggère au Partenaire Silencieux du patient d’utiliser sa propre Source pour ses besoins potentiels.
Je ne fais plus de hauts et de bas, ni ne prend de charge venant des surchargés, ni ne donne aux sous chargés. Ma Source et la leur sont la même Source, chacun de nous est protégé, et ses besoins pourvus » (Becker, 2000, 236-237).

La transe thérapeutique que nous essayons d’établir en approche tissulaire faciliterait donc l’accès, la connexion à ce potentiel inhérent ou ressources intérieures et l’émergence de solutions, résolutions…

Je soutiens que les états de transe, entendus au sens le plus large, sont la technologie par laquelle les potentiels humains sont actualisés (Crabtree, 2023, 172).

Bibliographie

Becker R. E., Brooks R. E. La vie en mouvement. Vannes : Sully, 2012. 468 p. ISBN : 978-2-35432-084-3.

Becker R. E., Brooks R. E., L’immobilité de la vie. Vannes : Sully, 2013. 334 p. ISBN : 978-2-35432-109-3.

Castello M., Zartarian V. Nos pensées créent le monde : comment les sciences de pointe conduisent à une nouvelle métaphysique. Paris : R. Laffont, 1994. 302 p.(Nouvelles énigmes). ISBN : 978-2-221-07802-0.

Crabtree A. Nos états de transe au quotidien : prendre conscience de nos transes individuelles et collectives. Barret-sur-Méouge : Le Souffle d’or, 2005. 351 p. ISBN : 978-2-84058-208-3.

Crabtree A. Seriez-vous sous influence ?: Retrouvez votre vraie identité. [s.l.] : Le Souffle d’Or, 2005. 351 p. ISBN : 978-2-84058-269-4.

Crabtree A. Biographie d’un thérapeute de la transe : L’hypnose et l’évocation des potentiels humains. [s.l.] : Independently published, 2023. 274 p. ISBN : 9798861201377.

Korzybski A. Une carte n’est pas le territoire Introduction à la sémantique générale et aux systèmes non-aristotéliciens. Paris : Éditons de l’Éclat, 1998. ISBN : 2-84162-029-8.

Lecomte-du-Noüy P. L’Homme devant la science. Paris : Flammarion, 1939.

Rose T., Rimoldy C. La tyrannie de la norme. Paris : Pocket, 2018. (Pocket). ISBN : 978-2-266-28375-5.

Saucet M. La Sémantique générale aujourd’hui. Paris : Le Courrier du Livre, 1996. ISBN : 2-7029-0199-9.

Tricot P., Decouvelaere A. Approche tissulaire de l’ostéopathie, Livre 1 – (Seconde édition) : Pour une ostéopathie de la conscience. Vannes : Sully, 2024. 376 p. ISBN : 978-2-35432-277-9.

Tricot P., Decouvelaere A. Approche tissulaire de l’ostéopathie – Livre 2 (Seconde édition) : Praticien de la conscience. Vannes : Sully, 2025. 360 p. ISBN : 978-2-35432-281-6.

1 Article publié sur le site Internet de l’approche tissulaire le 30 juin 2026.